Dans la peau d’une tatouée

Les tatouages au bureau. Vaste débat. Entre les start-up branchées où (presque) tout est permis et les codes de l’entreprise « classique », on ne sait plus trop ce qui est toléré ou non. D’ailleurs, qu’est-ce qui dérange dans le tatouage ? Sans doute flotte encore le fantôme de l’imaginaire carcéral et de la délinquance dans l’esprit de nos aînés, ce qui donne encore aujourd’hui cet à-priori de « mauvais genre ». Même si les esprits semblent s’ouvrir de plus en plus face à cette pratique, on ne peut nier une part culturelle liée à cette idée reçue. En effet, il n’est pas rare d’observer dans d’autres pays (comme les Pays-Bas, l’Angleterre ou l’Australie) la présence de personnel tatoué dans les services administratifs !

Cette semaine avec L4M, entrez dans la peau d’une tatouée, pour une journée pas comme les autres…

Je suis Mathilde. 27 ans. Je bosse dans la comm’ depuis 4 ans dans une grande entreprise. J’ai un petit tatouage sur la cheville, qui représente une fleur de tiaré. Je l’ai fait après mon voyages de noces, ça fait partie des souvenirs que j’ai ramenés de là-bas. Au bureau, je peux le cacher en portant un pantalon, mais je ne m’empêche pas pour autant de porter des jupes ! Aujourd’hui d’ailleurs, il fait beau. Je porte une robe printanière qui mettra un peu de couleurs dans l’open space. En sortant de chez moi, je respire l’air frais et fleuri, qui annonce l’arrivée des beaux jours. Un rayon de soleil réchauffe sensiblement l’atmosphère et me met de bonne humeur. Je marche d’un pas décidé vers le métro, où je descends rapidement les escaliers. Alors qu’un souffle d’air soulève légèrement la mousseline de ma robe, je m’aperçois que j’ai quelque chose sur la cuisse. Je m’arrête, remonte discrètement le bas de ma robe, prête à nettoyer rapidement la tâche noire qui dépasse. Là, je me rends compte qu’un tatouage est apparu. De taille moyenne, il représente des volutes et des fleurs.

Je ne comprends pas ce qui m’arrive, mais je n’ai pas le temps de rester plantée là. Je reprends ma route. Quand j’arrive au bureau, je pose mes affaires, allume mon ordinateur. J’ai à peine le temps de m’asseoir que la stagiaire affiche une mine étonnée et émerveillée : « Oh ! Tu t’es fait un nouveau tattoo ? C’est quoi ? Tu l’as fait quand ? C’était chez qui ? ». Impossible de répondre « Aucune idée il est apparu comme par magie ce matin.»… Je lui réponds évasivement, prétextant une montagne de travail pour esquiver. N’empêche que ça me turlupine. Les autres collègues ne semblent pas remarquer ce changement. Ouf.

Rendez-vous avec le boss. On doit discuter d’un projet dont j’ai la charge et qui ne se passe pas tout à fait comme prévu. L’entrevue ne se passe pas non plus comme prévu. Le ton monte vite et bientôt sa voix fait trembler les murs et la mienne, les fenêtres. Je sors du bureau en me maîtrisant pour ne pas claquer la porte. Direction les toilettes pour me calmer. Je m’enferme, fais les exercices de respiration que j’ai appris au yoga. Après 5 minutes, je sors. Un coup d’œil dans le miroir avant de repartir et… Je m’arrête net. Je regarde mon bras. Un dragon y est dessiné, grand et majestueux. Au milieu de nuages et de vagues, ses griffes imposantes et ses moustaches semblent suggérer de ne pas l’énerver. Impossible de sortir comme ça… Vite, j’envoie un texto à la stagiaire en lui demandant de m’apporter mon blazer dans les toilettes. Enfermée dans la cabine, je la remercie et lui dis que j’arrive dans 5 minutes. La porte claque, elle est sortie. J’attrape ma veste, l’enfile et sors rapidement. J’ai réunion avec l’équipe créa pour le nouveau plan de comm’ de la boîte.

Quand j’entre dans la salle, il fait une chaleur étouffante. Je salue tous mes collègues et commence la réunion. Je sens que je transpire et ça me met mal à l’aise. Tant pis pour le dragon, j’ai trop chaud. J’enlève ma veste. Tous les regards se tournent vers moi, les bouches sont béantes. Seul un « wouaahh » de Fred vient briser le silence. « Mais t’as fait ça quand ?! Il est superbe ! ». Finalement, la réunion tourne en expo des tatouages de l’équipe. Tout le monde montre les siens et évoque le regard des autres. Le tatouage a été choisi, dessiné, personnalisé. Il est assumé par celui qui le porte, fait partie de son identité. Mais que faire quand il dérange les autres ? Au même titre qu’un style vestimentaire, une coupe de cheveux originale ou tout autre élément physique relevant des choix personnels ? A la différence de ces éléments, le tatouage ne peut être changé. Il peut être masqué, tout au mieux.

beautiful young lady with back tattoo.

Après cette réunion enrichissante, je sors de la salle. Assume le dragon. Quand je passe dans les couloirs, j’entends des chuchotements « quelle horreur », « elle est devenue dingue ? » « ça devient n’importe quoi ici ! » et les regards accusateurs de Jacqueline et Marie-Françoise du service comptabilité. La nouvelle a vite fait le tour de l’étage et je reçois un coup de fil du boss. Il veut me voir dans son bureau. Après l’échange houleux de ce matin, je redoute sa réaction… Il observe incrédule la chose, sans oser affirmer qu’elle n’était pas là ce matin. Après tout, il est bien là ce tatouage, sous ses yeux. La seule remarque à laquelle j’ai droit est finalement de masquer le tatouage lorsque je rencontre des clients à l’extérieur de l’entreprise. Quand on ne sait pas à qui on a affaire, autant se fondre dans le décor. Éviter les écueils qui pourraient donner à l’autre une mauvaise image.

Le tatouage est une étiquette de catégorisation (sociale, morale ou autre). Ces étiquettes permettent de juger et de jauger la personne qui est en face de nous. Même si tout le monde se dit qu’il ne faut pas juger hâtivement et ne pas se fier aux apparences, la réalité nous montre que c’est une réaction humaine. Le physique se montre et est soumis à notre appréciation visuelle, c’est un fait. Selon les personnes et les milieux, l’étiquette du tatouage peut être positive ou négative. S’ils sont impossibles à dissimuler, vous saurez donc immédiatement lors d’un entretien si cela pose problème ou non. Mais tant qu’on ne connaît pas l’avis de son interlocuteur, il vaut mieux jouer la prudence ! Attendre de bien connaître le milieu dans lequel on évolue, sonder discrètement les collègues et la hiérarchie avant d’arborer nos motifs préférés.

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